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Lyautey avant Lyautey

(Paris & Montreal : L'Harmattan, 1997), pp. 291.

ISBN 2-7384-5674-X.

Quatrième

Le maréchal Lyautey qui est une des grandes figures du légendaire colonial français et occupe une place véritablement particulière dans l'histoire de la colonisation, a nourri une très abondante production historiographique. Cependant, la plupart des travaux qui lui ont été consacrés portent sur la période marocaine de sa carrière. Pascal Venier, dans cette étude basée en particulier sur la très riche collection des papiers privés de Lyautey conservés aux Archives Nationales de Paris, se propose de suivre la naissance et l'affirmation tout à la fois d'une vocation et d'une ambition coloniales, en retraçant l'itinéraire de Lyautey avant le Maroc.

Dédicaces, 5 février 1998.

La Dédicace de l'auteur :
Comme Bugeaud, Faidherbe ou Gallieni, le maréchal Lyautey est une des grandes figures du légendaire colonial français et occupe une place véritablement particulière dans l'histoire de la colonisation. Si un très grand nombre de travaux ont été consacrés à Lyautey, on s'aperçoit que la plupart d'entre eux concernent la période marocaine de sa carrière, la plus prestigieuse et celle au cours de laquelle il donna la pleine mesure de ses qualités. Dans cette étude reposant en particulier sur l'exploitation de la très riche collection des papiers privés de Lyautey conservés aux Archives nationales à Paris, je me suis efforcé de suivre la naissance et l'affirmation tout à la fois d'une vocation et d'une ambition coloniales, en retraçant l'itinéraire de Lyautey avant le Maroc. Etudier un personnage aussi célèbre, aussi fascinant, mais parfois aussi déconcertant que Lyautey, sur qui tant de choses ont déjà été écrites, pose à l'évidence un problème. Une de mes préoccupations essentielles a ainsi été d'adopter un regard suffisamment critique sur l'action de Lyautey et d'essayer de m'affranchir, autant qu'il se pouvait, de son image légendaire de personnage à la Plutarque, et de sa légende dorée. Il y a loin, en effet, du chef d'escadrons débarquant à Haïphong en 1894 au général de division se jetant dans la tourmente marocaine en 1912. Ce fut au cours de ces années 1894-1912, qu'en Indochine, à Madagascar puis dans l'Ouest Algérien que se forgea un destin et que se mirent en place les idées qui soutinrent l'action ultérieure de Lyautey au Maroc. J'y montre comment un brillant officier de cavalerie se transforma au fil du temps en un colonial d'expérience, puis, chevillé par l'ambition et la soif de pouvoir, développa une réelle volonté de se forger un destin.

Préface du Professeur Jean-Louis Miège

L’ouvrage de Monsieur Venier comble une étrange lacune : le manque d’études - et d’intérêt - pour la formation de la pensée coloniale de Lyautey. Les récits hagiographiques de ses disciples et de son entourage, tentés de faire retomber sur eux des parcelles de la gloire du grand homme, les jugements souvent tranchés que l’anticolonialisme simpliste, de rigueur dans les décennies 1960-1980, avait tendance à multiplier, se focalisent d’ailleurs sur le Lyautey marocain. La période marocaine n’occupe cependant que le quart de sa vie active. La plus importante sans doute. Mais que l’on ne peut comprendre en l’isolant de la courbe d’un destin et en ignorant toute sa présentation. Le revoici replacé dans une perspective historique qui le sauve du mani­chéisme des idéologies antagonistes.

Les travaux pionniers du professeur Le Révérend avaient certes ouvert la voie à cette révision, grâce à la consultation de riches archives privées. Monsieur Venier a pu y ajouter beaucoup par l’exploitation systématique des archives récemment ouvertes, celles des Papiers Lyautey dans les années 1985 et celles des fonds algéro-marocains de Nantes dans les années 1990. Pour replacer son étude dans l’ensemble de la vie de Lyautey, il a aussi pris connaissance d’une littérature surabondante dont il a parfaitement su trier le bon grain, beaucoup moins abondant que l’ivraie. Son ouvrage a été précédé de la publication d’une bibliographie quasi exhaustive sur le Maréchal, étude malheureusement souvent passée inaperçue du fait du caractère restreint de sa diffusion (1).

Un Lyautey nouveau se dégage de son livre ; plus contrasté, divers et contradictoire. Plus humain en un mot. Et par là peut-être plus grand. Il lui fallut s’affirmer, trouver sa voie, se mettre à l’écho et à l’écoute. Triompher aussi de ses faiblesses et de ses doutes, de certaines petitesses inhérentes à tout carriérisme et au quotidien du maniement des affaires.

Le rappeler, sans oublier la grandeur de sa tâche et la richesse personnelle de l’homme, est faire oeuvre d’historien. Monsieur Venier apporte à cette révision une contribution essentielle. Il entrecroise, avec beaucoup de talent, l’histoire sur le terrain, des périodes de la carrière coloniale de Lyautey et les phases de sa vie personnelle. Il montre bien ce que sa formation doit à ses lectures (à Chailley-Bert, ce qui était connu, à Harmand, ce qui l’est moins) ou aux chefs qu’il côtoie ou avec lesquels il travaille, Gallieni surtout, mais aussi Pennequin dont il est bien montré qu’il fut une des grandes figures, méconnue, de la pensée militaire coloniale française. C’est à eux que Lyautey emprunte nombre d’idées qu’il exprime par des formules qui passeront pour proprement lyautéennes parce qu’elles sont plus et mieux frappées que dans leur version originale et abondamment médiatisée par son art incomparable à être leur auteur et le propagateur de sa propre image.

Après les ouvrages de Le Révérend, la thèse du professeur Rivet, le livre de Monsieur Venier annonce une véritable révision que promettent d’autres études en cours de publication ou en préparation.

Le talent de Lyautey fut d’assimiler les diverses leçons de ceux que sa carrière le fit rencontrer dans ses trois étapes coloniales : au Tonkin, à Madagascar, en Algérie. De ces exemples il fit l’étude sur les terrains différents, à des périodes variées. Il les adopta et les adapta. Il personnalisa ce qui était déjà un «système de colonisation». Au-delà de Lyautey, de l’influence personnelle de chacun de ceux que sa carrière lui fit rencontrer, Monsieur Venier montre bien comment, dans la dernière décennie du XIXe siècle, s’était formé au sein du parti colonial un nouveau courant prônant une nouvelle «doctrine». Un article du Temps - qui fut toujours soutien actif de Lyautey - (et, rare réserve, on pourrait trouver un peu courtes les pages de Monsieur Venier sur ce lobby lyautéen, tôt formé et dont il fut à la fois en partie le créateur et le prisonnier) résume parfaitement les principes «nouveaux».

Il est du 6 mars 1901, soit un an après le célèbre discours de la Réunion des Voyageurs Français (12 février 1900). Il oppose, dans la conquête, la «manière forte», en donnant pour exemple l’expédition de Madagascar et ses très lourdes pertes sans véritable combat, à la «manière douce» ainsi définie : «On fait de la diplomatie le plus possible, on agit sur les gens par toutes les influences auxquelles ils sont accessibles. On se sert de démonstrations militaires autant qu’on peut pour effrayer et le moins qu’on peut pour frapper violemment …» On croirait lire du Lyautey. Toutes les recettes qu’il emploiera sont énoncées. L’article se clôt sur un parallèle entre les méthodes brutales de Galliffet dans le Sud algérien en 1900 et les procédés de Jonnart en 1901. De l’influence de ce dernier sur Lyautey - et non seulement dans le domaine de sa carrière qui lui doit beaucoup, mais dans la pratique de sa politique sur le terrain, Monsieur Venier parle justement, quoiqu’il y aurait sans doute encore à dire. Lyautey fut le carrefour de ces influences, convergentes dans la décennie 1895-1905.

L’ouvrage montre bien aussi le rôle, parfois essentiel, des collaborateurs. Chapitre de fort intérêt. Lyautey avait le don de déceler et d’utiliser les compétences. De susciter aussi les dévouements. Il sut s’entourer, relayer en les magnifiant les leçons et préceptes. Ainsi se perpétua de Gallieni à Noguès une lignée d’officiers «coloniaux» qui représentent, sans doute, un des plus beaux corps de l’armée française dans leurs conceptions, la haute idée de leur devoir, leur oeuvre sur le terrain.

Le livre de Monsieur Venier, d’une écriture claire, a le mérite ainsi d’apporter considérablement à la connaissance de Lyautey, allant rechercher les vérités masquées ou tues dans les Paroles d’action où le maître de l’équivoque, par détails et omissions, offre un miroir en partie déformé. Il permet de rencontrer «une doctrine» qui, à partir d’une double philosophie - patriotisme colonial et respect de l’autre - forme un ensemble plus cohérent que les multiples recettes politiques et militaires, ou politico-militaires. On peut s’étonner que le Maréchal - entre 1926 et 1934 - n’ait pas dépassé le récit et n’ait pas fourni une réflexion globale de sa pensée et de son action.

Nous les retrouvons, grâce à Monsieur Venier, dans son livre désormais indispensable à toute réflexion ou étude sur Lyautey.

Jean-Louis Miège

(1) «Le Maréchal Lyautey (1854-1934), essai de bibliographie», in Mélanges en l’honneur de Jean-Louis Miège, Aix-en-Provence, 1993, tome 3.