Cet billet fait partie d’une série sur La pensée géopolitique de Sir Halford Mackinder
La pensée géopolitique de Mackinder est très fréquemment résumée en une formule, celle de la théorie du Heartland (Sloan, 1999, 15). S’il est de fait que le Heartland occupe une place très importante dans ses travaux, comme nous venons de le voir, parler d’une théorie du Heartland pose problème. Il semble utile de revenir au terme de cette étude sur ce que Mackinder entendait par Heartland, et comment Mackinder passait de l’hypothèse de travail de 1904, à la thèse du Heartland de 1919, réaffirmée en 1943. Le géographe britannique identifiait, dans « The Geographical Pivot of History », une région correspondant à la zone de drainage continental et arctique de l’Euro-Asie, qu’il considérait être la « région pivot ». Dans cet article, il utilisait toute une série d’autres expressions comme synonymes, à savoir: « heart of Asia (Coeur de l’Asie) », « Euro-Asie », mais aussi « heart-land », cette dernière expression étant utilisée sans majuscule et avec une trait d’union à deux reprises (Mackinder, 1904, 431 et 436). Il prêtait à cette région des caractéristiques particulières et se risquait à formuler non pas une thèse, mais une « hypothèse de travail » particulièrement iconoclaste qui était que cette région ne constituait rien de moins que le « pivot géographique de l’histoire », et était plus que jamais la « région pivot de la politique mondiale ». Il considérait que désormais les chemins de fer transcontinentaux étaient en train de « transmuter les conditions de la puissance terrestre »(Mackinder, 1904, 434).
En 1919, Mackinder continuait de s’intéresser à la zone de drainage continental et arctique qu’il avait identifiée en 1904, mais qu’il désignait désormais par le terme de Heartland, sans trait d’union. Il définissait un Heartland géographique dont les limites correspondaient pour l’essentiel à celles de la région pivot de 1904. Il considérait toutefois que les nouvelles conditions de la conduite de la guerre faisaient qu’il fallait également adjoindre la Baltique et la Mer noire au Heartland géographique, la puissance continentale ayant désormais les moyens de fermer les deux mers en question. Ainsi le Heartland géographique et l’Europe de l’Est formaient le « Heartland stratégique. Fait absolument capital, et qui pourtant on ne peut plus paradoxalement passé sous silence dans la littérature consacrée à Mackinder, celui-ci abandonnait totalement la formule du « pivot géographique de l’histoire ». Le mot pivot étant d’ailleurs complètement absent du texte de Democratic Ideals and Reality. Si, en 1904, il s’était contenté de formuler une hypothèse de travail, il allait beaucoup plus loin en 1919, puisqu’il avançait une véritable thèse, à savoir que : « Qui domine l’Europe de l’Est maîtrise le Heartland. Qui domine le Heartland maîtrise l’Île mondiale. Qui domine l’Île mondiale maîtrise le Monde » (Mackinder, 1919, 194). Dans son aggiornamento de 1943, Mackinder réaffirmait la pertinence du Heartland comme concept stratégique.
Si le Heartland occupe une place capitale dans la trilogie géopolitique de Mackinder, il convient toutefois de ne pas pas perdre de vue le fait que l’enjeu capital dans la lutte entre puissance continentale et puissance maritime est l’espace de la périphérie de l’Europe et de l’Asie. C’est cet espace que Mackinder désigne en utilisant les termes de « régions marginales, rangées en un vaste croissant, accessibles aux marins » et de « terres périphériques de l’Euro-Asie » (Mackinder, 1904, 431). Le politologue Nicholas Spykman, un des meilleurs interprète de la pensée de Mackinder, a fort bien mis en exergue l’importance de cette zone dans The Geography of the Peace (1944), en la désignant sous le terme de Rimland (Spykman, 1944). S’il est parfois critiqué pour cela, il semble non pas trahir la pensée de Mackinder, mais bel et bien abonder dans le même sens. Si Mackinder n’utilisait bien sûr pas ce terme Rimland dans aucun de ses trois grands classiques, il est pourtant possible d’établir qu’il utilisait bel et bien le terme « Rim » (ceinture ou bordure), pour désigner ces régions, dans son cours sur l’Histoire et la Géographie de la politique internationale, dispensé pour l’Oxford University Extension en 1888 (Mackinder, 1888). Il convient de ne pas perdre de vue que si Mackinder met l’accent sur la menace potentielle de la puissance continentale, son point de vue reste celui d’un représentant d’une grande puissance maritime. Dans une large mesure, il s’agit bien pour lui de faire réaliser le risque que pouvait représenter la puissance continentale afin de faire réaliser à la puissance maritime la nécessité impérieuse de s’adapter. De la dialectique entre puissance continentale et puissance maritime émerge la nécessité pour cette dernière de devenir une puissance amphibie.
Une clé qui permet de comprendre le raisonnement de Mackinder est l’idée de pression stimulante, qu’il développe dans son article de 1904, dans lequel il montre comment la « nécessité commune d’une résistance commune à la force extérieure » joue un rôle fondamental dans le processus de formation des nations et des civilisations. Se plaçant du point de vue de la puissance maritime, il met l’accent sur la menace que pose désormais la puissance continentale contre les intérêts de celle-ci, qui doit s’adapter pour survivre, en devenant capable de projeter de la puissance sur les marges de l’Euro-Asie. La « région-pivot » ou « heart-land » de 1904, le « Heartland » de 1919 et 1943, sont en quelque sorte le mythe contre lequel qui, l’unité impériale de la période édouardienne, qui, la League des Nations au lendemain de la Grande Guerre, qui l’Alliance Atlantique ou les Nations Unies à la fin de la Seconde Guerre mondiale doivent se constituer. Loin d’être un apôtre de la puissance continentale, qu’il conviendrait d’opposer à l’amiral Mahan, apôtre de la puissance maritime, Mackinder se veut l’apôtre de la puissance amphibie. Afin de préserver la balance de la puissance à laquelle il était profondément attaché, Mackinder considère que la priorité absolue pour la puissance maritime doit être de s’adapter au défi de la puissance continentale en la contenant et lui empêchant de parvenir à une hégémonie en Europe et en Asie qui lui permettrait de développer une flotte qui en ferait à son tour la principale puissance maritime.

[...] Conclusion [...]